Donne ton souffle !

Matthieu 25,14-30 – Culte du 15 novembre 2020

La prédication : en PDF

Cette parabole, je suis sûre que certains d’entre vous la connaissent sous le nom de la parabole des talents. Oui, c’est bien elle.

Dans le texte que nous avons lu, le mot grec « talanton » est traduit par non pas par « talent » mais par lingot. En effet à l’époque où parle Jésus et à celle où Matthieu écrit, talanton cela veut dire une quantité de métal précieux. À l’origine, talanton c’est le plateau de la balance, puis c’est devenu la quantité d’or ou d’argent que l’on posait sur le plateau de la balance pour le peser. D’après les spécialistes il semble que cela corresponde à une quantité importante de métal, et « lingot » parait donc une traduction possible.

En français, le mot « talent » directement tiré du grec, a toujours eu ce sens. C’est à partir du Moyen-Âge que les différentes interprétations de ce texte biblique ont transformé la signification du mot talent pour en faire le mot que nous connaissons de nos jours et qui veut dire : « aptitude », « savoir-faire », « don » … et que l’on tire même parfois jusqu’à « mérite ».

Rendons-donc à Jésus ce qu’il voulait dire. Il parlait d’une somme d’argent.

Voilà donc un homme, riche, qui part en voyage et abandonne toute sa fortune à ses serviteurs.

Nous sommes dans une parabole, ce qui nous est raconté est irréaliste, aucun homme ne donne tous ses biens à ses serviteurs avant de partir en voyage !

C’est une façon imagée, symbolique, de dire la confiance totale que ce propriétaire riche fait à ses hommes : il leur donne tout ce qu’il possède.

Il se dépossède de tout pour le laisser à ceux qui restent.

Il risque tout dans cette confiance, le tout pour le tout.

Il ne donne aucune directive, aucun ordre. Il pourrait dire « fait bien attention, respecte bien tout ce que je t’ai appris et toutes les règles que j’ai mises en place ! ». Mais non, il ne dit rien. Il fait simplement confiance et offre à ses serviteurs l’opportunité d’être libres et responsables.

Il leur distribue ses lingots, mais c’est un cadeau personnel qu’il fait à chacun car il les connaît individuellement, tisse une relation unique avec chacun d’eux, à l’image de notre foi, dialogue exclusif entre Dieu et chacun de nous.

Il ne donne pas le même nombre de lingots à chacun car il adapte le cadeau à la force physique de chacun. Est-ce lié au poids d’un talent ? Tout le monde n’a pas la force de porter trois talents d’argent, qui pèseraient environ 150 kg !

Mais cette force, dunamis en grec, c’est surtout la puissance de transformation. Ce n’est pas pour rien que c’est de cette racine grecque que l’on a tiré le mot dynamite !

Le don initial de Dieu nous donne du souffle et nous met en mouvement.

Dans la parabole, c’est d’abord au sens propre puisque le texte précise que les trois serviteurs, dès leur(s) lingot(s) en poche s’en vont, happés par le but à atteindre.

Les deux premiers serviteurs vont faire « travailler leur argent » comme dit le texte grec. Le placent-t-ils chez un banquier ou un prêteur pour le faire fructifier ou s’en servent-ils pour investir dans une entreprise et gagner de l’argent ? En tout cas, ils en tirent du profit, ils font même un bénéfice de 100% !

Ils reçoivent le don comme promesse d’avenir et de fructification. Ce don est vivant, il se transforme et apporte aussi transformation à ceux qui le reçoivent, transformation figurée par la joie partagée : « Viens te réjouir avec ton maître ». Ces deux-là ont fait confiance. Ils ont été abreuvés, mis en mouvement, par la confiance infinie que leur maître leur témoignait. Cela leur a donné et la puissance nécessaire pour avoir confiance à leur tour et prendre des risques.

Il ne s’agit pas pour nous de placer notre argent ou de l’investir, c’est une image, mais de vivre de ce souffle, celui-là même de Dieu qu’il nous transmet.

Le troisième serviteur, lui, met son argent à l’abri dans une cachette. Il fige le don reçu dans le présent, il l’immobilise, le préserve de toute évolution et de tout partage. Et il se préserve aussi de toute conséquence de ce don sur lui-même, il s’interdit d’en tirer profit, en mettant une bonne quantité de terre et d’obscurité autour. Relégué sous terre dans le monde des morts, le don ne peut plus être souffle de vie pour lui. La confiance qui lui a été témoignée s’étouffe et se meurt.

Il a peur. Il n’a pas perçu la confiance que le maître lui faisait. Il est paralysé par l’idée de tout perdre. Il se sent lié à son maître, il pense qu’il a tout à perdre. Il est prisonnier de cette angoisse alors que les deux premiers, au contraire, sont libérés par le geste du maître.

On pourrait penser que c’est la quantité reçue qui induit des comportements différents : généralement plus nous recevons, plus nous sommes contents et disposés à le montrer !

Mais ici il n’en n’est rien. La quantité reçue n’a en fait aucune importance, elle ne change ni ce que font les serviteurs (le premier et le second adoptent exactement la même attitude vis à vis de ce qui leur est donné) ni la réaction du maître (il se comporte exactement pareil avec les deux premiers, la récompense est exactement la même pour les deux). Et gageons que le 3e serviteur aurait couru enfouir dix lingots si on lui en avait donné dix, cent si on lui en avait donné cent ! Il les aurait même enfouis encore plus profondément de peur qu’on ne lui vole un trésor pareil.

La quantité reçue compte pour très peu dans l’histoire. Aux deux premiers serviteurs, le maître dira « tu as été fidèle en peu de choses », cela ne veut pas dire que les serviteurs ont été largement infidèles mais que, en l’occurrence, leur fidélité portait sur une petite chose, de peu de valeur finalement puisque simplement de l’argent. Cette somme d’argent, aussi grande soit-elle, ne représente pas grand-chose par rapport à l’avenir promis. Elle n’est que le pauvre symbole de ce don total de Dieu qui d’une certaine façon se libère lui-même en se défaisant de tout. Tout ce qui le constitue, il s’en défait et nous le donne. Et il part, nous laissant le champ libre pour vivre de ce don en êtres humains libres et responsables.

Les arguments avancés par le troisième serviteur pour expliquer sa démarche peuvent paraitre étonnants : “Maître, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, tu ramasses où tu n’as pas répandu ».

Il essaye de se justifier, « c’est parce que je te connais bien que j’ai agis comme ça », « je sais bien quel Dieu tu es ».

Un dieu dur ? Parfois, nous le pensons ! Et notre serviteur ne s’est pas trompé, notre Dieu n’est pas un Dieu mou, qui ferait les choses à moitié, qui ergoterait et couperait les cheveux en quatre, non, l’engagement de notre Dieu est total. Il suit sa règle sans déroger, celle qui consiste à nous faire une confiance absolue et à espérer une confiance en retour, une confiance qui permet de prendre des risques.

Il n’y a pas d’exception à cette règle de Dieu, et en cela il est dur, c’est à dire solide : sa confiance il la donne à tous, et il espère de tous que cette confiance mette en mouvement vers un bénéfice important pour nous-mêmes.

Car le bénéfice n’est pas pour Dieu, la parabole ne dit pas que les deux premiers serviteurs rendent les lingots et le profit au maître, simplement ils les lui présentent.

Avec le troisième serviteur, tout cela n’a pas marché. La confiance que Dieu fait n’a pas eu l’effet habituel de jeter la personne dans le risque d’un avenir fécond, d’abondance et de désirs.

Le troisième serviteur dit : « tu moissonnes où tu n’as pas semé, tu ramasses où tu n’as pas répandu » ! De quoi parle-t-il ? D’un miracle. Je crois que c’est comme cela que l’on appellerait le fait qu’un champ pousse sans avoir été semé. Nous sommes tous au bénéfice de ce miracle, nous profitons ce que nous n’avons pas semé nous-mêmes, comme les deux premiers serviteurs qui tirent profit d’un argent qui n’est pas le leur.

Le troisième serviteur a eu peur de ce miracle, peur de ce Dieu qui ne fait rien comme tout le monde, qui ne fait, au demeurant, que des choses déraisonnables. Il a très bien senti, le troisième serviteur, qu’entrer en affaires avec Dieu va l’amener dans la démesure, la surabondance, l’exceptionnel. Que ce qui est en jeu va être beaucoup plus risqué et beaucoup plus grave pour lui. Et que la confiance que Dieu nous fait est un moteur autrement plus efficace que les ressorts habituels de la vie.

Tout cela fait peur et ce serviteur ne veut pas y aller. Il préfère rester dans sa vie à l’abri, bien caché dans ce trou sous terre.

Pour être sûr de ne prendre aucun risque, il est le seul des trois qui rende explicitement l’argent à Dieu : « Le voici, tu as ton bien » dit-il à Dieu en lui remettant son lingot.

Il est passé à côté.

Celui qui a, c’est-à-dire celui qui reçoit la confiance de Dieu comme un don vivant qui lance dans l’avenir, celui-là sera dans la surabondance.

Celui qui n’a pas, c’est-à-dire celui qui ne s’est pas engagé, celui qui a rendu lui-même le cadeau, celui-là ne conservera plus rien de ce don.

Il ne lui restera plus que les ténèbres, celle de sa vie cachée dans un cul-de-sac sous terre, sans l’éclairage de la joie qu’apporte la confiance de Dieu.

Pleurs et grincements de dents : quoi de plus triste en effet, de plus terrible que de ne pas accepter le don reçu ?

De ne pas avoir compris le cadeau de la vie ?

De ne pas avoir accueilli la confiance donnée ?

Recroquevillé sur soi-même, ce qui est une des images du péché, oui, malheureux suis-je !

Ouvert aux autres, au don, à la confiance et à la vie, n’est-ce pas, finalement, la clef du bonheur ?

Reçoit le souffle de la vie et « viens te réjouir avec ton maître » !

Amen

2 commentaires

  1. Bonjour. Merci beaucoup pour cette prédication que je trouve excellente. Pourrais-je m’en inspirer pour une des miennes dans le futur (je suis étudiant en théologie protestante et j’espère servir Dieu et l’Eglise ainsi un jour). Merci d’avance pour votre réponse. Fraternellement, Micaël Ognibene

    Le 16 novembre 2020 11:10:46 Temple de Montparnasse-Plaisance

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