Le petit fil de l’espérance

Ezéchiel 34,11-17 et 21-24 – Culte du 22 novembre
Pasteure Marie-Pierre Cournot et Jean-François Breyne

Le texte biblique : Ezéchiel 34,11-17 et 21-24

La prédication : en pdf

« Je vais juger entre brebis et brebis, entre les béliers et les boucs. »

Comment supportez-vous ces paroles de jugement ?

C’est un peu dur, n’est-ce-pas ?

Mais que nous dit-il, ce prophète Ézéchiel ?

Certainement autre chose que cette inégalité de traitement entre les chèvres et les moutons.

Mais d’abord qui est Ézéchiel ?

C’est un prophète qui prêche au début du 6e siècle avant Jésus-Christ, dans les années qui entourent la destruction de Jérusalem par les Babyloniens en 587.

Ézéchiel a fait partie d’une première vague d’exilés à Babylone.

De là il proclame toute une série de prophéties de malédiction à l’encontre d’Israël et annonce la ruine de ce peuple en raison de son manque de fidélité envers Dieu.

C’est la 1ère moitié de son livre.

Puis, dans la 2e moitié, après que Jérusalem et le temple ont effectivement été détruits, en plein milieu de cette situation sans issue, Ézéchiel annonce la restauration et le salut d’Israël.

Le passage que nous avons lu se situe tout à fait au début de cette 2e moitié et nous parle d’un Dieu qui ne perd pas courage, qui ne se défile jamais, qui recommence tout le temps malgré les infidélités de son peuple, qui réinvente en permanence son alliance.

Et c’est ce justement ce qu’on appelle la grâce de Dieu.

En situation d’exil à Babylone, le peuple hébreu est très fragilisé dans sa foi.

Comment croire à ce Dieu qui semble avoir abandonné son peuple, pourtant élu ?

Comment croire à cette alliance puisqu’ils ont été exilés de la terre promise ?

Comment rendre un culte à ce Dieu puisqu’il n’y a plus de Temple ?

Comment croire à une justice divine alors que ce sont les ennemis qui sont vainqueurs ?

Nous aussi nous pouvons nous sentir abandonnés, et trouver que les bons sont parfois traités plus durement par la vie que les ingrats.

Mais que fait Dieu ?

Vous êtes-vous déjà demandé « Mais que fait Dieu ? » ?

La crise économique est bien là, la faillite à déjà choisi ses proies.

L’avenir s’est dissout dans un point d’interrogation.

Et même la perspective de Noël n’apparaît plus que comme une trêve qui viendrait calmer pour quelques heures ou peut-être quelques jours, la plaie douloureuse de notre vulnérabilité.  

Dans cette situation de désespoir, Ézéchiel va tenir un petit fil pour trouver une voie nouvelle vers une possibilité insoupçonnée d’alliance avec Dieu.

Dans la première partie de notre passage, Dieu se révolte contre les « bergers » d’Israël c’est à dire leurs chefs. Il les rend responsables de la catastrophe, et décide dorénavant de soustraire le peuple à ses dirigeants incapables et dangereux et de prendre les choses en main lui-même.

« Je prendrai soin moi-même de mon troupeau » dit-il.

J’en prendrai soin. Il le dit trois fois.

Et puis, j’irai le chercher, je le rassemblerai, je le ferai paître, je le soignerai …

On peut dire que Dieu ne ménage pas sa peine pour s’occuper de son troupeau, pour s’occuper de nous et nous soulager.

Il s’engage personnellement.

Dans ses quelques versets il y a 17 fois le pronom « je » : on ne pourra pas dire qu’on ne le savait pas !

Dieu annonce qu’il va les faire sortir de l’exil, les regrouper et les ramener dans le pays promis de l’alliance.

Dans notre situation où on ne peut plus se retrouver sans prendre des risques, on se sent dispersés et dans l’obscurité épaisse, il est bon d’entendre que Dieu nous rassemble et prend soin de nous.

Le nom « Ézéchiel » en hébreu veut dire « Dieu rend fort ».

« La bête perdue, je la chercherai ; celle qui sera écartée, je la ferai revenir ».

Quand Jésus raconte la parabole de la brebis perdue à ses auditeurs qui connaissent par cœur l’Ancien Testament, c’est tout cela qu’il raconte.

Quand l’évangéliste Jean met dans la bouche de Jésus « Je suis le bon berger », il sait que ce berger est déjà connu.

Dieu ne voudra pas en laisser un sur le côté, même le plus fragilisé physiquement, économiquement ou spirituellement.

Quand les circonstances nous conduisent à nous écarter de lui, c’est lui qui nous ramène et prend soin de nous.

Quand nous n’avons plus de force c’est lui qui prend l’initiative.

Ézéchiel a en horreur les riches et les puissants qu’il accuse d’être malhonnêtes et corrompus, et ainsi responsables du malheur d’Israël.

Les riches et les puissants, dans la bouche d’Ézéchiel ce sont les gras et les forts (c’est une image classique dans l’Ancien Testament que les riches soient gros et gras), c’est pour cela qu’il dit : « la bête grasse, la bête forte, je la supprimerai, je ferai paître mon troupeau selon le droit ».

La justice sociale est un des terrains de bataille d’Ézéchiel.

Et c’est encore une fois d’une grande actualité. Les informations nous disent tous les jours que le tribu payé au Covid et à ses conséquences économiques, culturelles et sociales est bien plus important pour les personnes défavorisées.

Bien sûr chacun et chacune d’entre nous est une brebis du troupeau que Dieu connait individuellement, et appelle par son nom.

Mais notre relation à Dieu passe aussi par notre implication dans la création et la préservation de cette communauté nouvelle et par notre engagement à ne laisser personne sur le côté.

Ézéchiel parle d’un Dieu qui condamne les animaux qui usent de leur force pour bousculer les plus faibles, pour leur donner des coups de cornes et désolidariser le troupeau.

D’un Dieu qui « juge entre bête et bête, entre béliers et boucs ».

Cette image des béliers et des boucs, de jugement entre les brebis et les chèvres, elle nous est devenue familière, car nous la retrouvons dans une des paraboles du nouveau testament, chez Matthieu, dans ce que nous avons pris l’habitude d’appeler la parabole du jugement dernier.

Souvenons-nous :

« Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, alors il siégera sur son trône de gloire.

Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres.

Il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche.

Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde.

Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ;

nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi.”

Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ?

Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir ?

Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi ?”

Et le roi leur répondra : “En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait !”

Fin de citation.

Retour du Christ ? Jugement dernier ? Mais de quoi s’agit-il ?

D’abord, il faut noter qu’il s’agit bien d’un récit de type parabole, même si le début peut nous piéger. Et pas d’un traité de dogmatique !

Et contre toute attente, le récit ne nous tourne pas vers le futur, mais nous retourne vers notre présent.

Tout l’enjeu est là, dans ce double renversement :

– Le jugement a déjà eu lieu. Nous pouvons sans crainte affirmer : Le retour a déjà eu lieu, au petit matin de Pâques, dans la lumière du tombeau vide, dans le don de l’Esprit à la communauté naissante, et dans chacune de nos vies aujourd’hui.

Le jugement est déjà rendu, comme le résume admirablement Jean dans son évangile : Le prince de ce monde est déjà jugé ! En Christ, venu non pour juger mais pour sauver !  «  Le jugement est le regard que nous pouvons porter sur l’humanité d’aujourd’hui et qui discerne son mal profond [1]», mais qui sait aussi qu’en Christ, la malédiction est brisée, et qu’est déjà advenue, en lui, une autre manière d’être possible.

L’accent ne porte plus sur la menace du jugement, mais sur la venue, l’irruption, dès maintenant, des conséquences du jugement : l’irruption du royaume de Dieu.

Si ce dernier est déjà à l’œuvre, il l’est aujourd’hui d’une façon cachée, secrète, comme une semence…(Mt. 7, 13)

– Et c’est le second renversement :

Tout  se joue maintenant, dans un changement de regard : C’est une invitation à un autre regard sur aujourd’hui, un aujourd’hui ouvert sur demain. Malgré le coronavirus et la crise que nous traversons.

C’est cela, l’espérance chrétienne.

Ainsi Vivre dans l’espérance du retour du Christ, ce n’est pas fuir dans l’attente de lendemains qui chanteraient, mais c’est, tout au contraire, dans l’aujourd’hui de nos vies, découvrir les germes, les semences de la du Christ.

Les découvrir, et les cultiver.

Les cultiver, et tenter de les faire fructifier, avec tous les humains de bonne volonté. Il s’agit, aujourd’hui, de discerner la présence déjà active du retour du Christ.

Et  de reconnaître dans l’autre un frère ; davantage même, dans l’autre le Christ présent, parce que tu es, oui, toi, tu es désormais temple de l’Esprit, présence du Christ en toi pour les autres. 

Ce qui compte, c’est désormais « un présent habité de telle façon qu’il se perçoit comme genèse d’un avenir où ce que nous vivons vivra »[2].

Ainsi, l’espérance chrétienne procède d’une parole qui est venue, qui vient aujourd’hui, comme elle surviendra encore demain.

Car l’espérance s’appuie sur cette expérience de notre rencontre avec la parole du  Christ ressuscité !

L’espérance, c’est repérer ce petit fil pour trouver une voie nouvelle vers l’autre et vers les autres.

L’espérance, c’est se savoir, fut-ce au milieu de la ténèbre la plus épaisse, porté sur les épaules de la grâce.

Comme de nombreux passages de l’Ancien Testament, celui que nous avons lu ce matin est un vrai évangile, c’est-à-dire étymologiquement, une bonne nouvelle.

Cette bonne nouvelle, c’est la grâce de Dieu, sans cesse renouvelée, qui vient nous toucher, hier, maintenant et demain, même dans nos situations de crises, quelles que soient les raisons de cette crise.

La grâce de Dieu, c’est inscrire dans nos vies cette dépendance à un Dieu qui prend l’initiative dans les chemins où il conduit notre liberté, pour que les malédictions rencontrées crient, comme le prophète Ézéchiel, la bénédiction de Dieu et que nous trouvions la voie d’être une communauté nouvelle.

Amen


[1] Maurice Bellet, in Si je dis Credo, Bayard, 2012, p. 99.

[2] Maurice Bellet, in Si je dis Credo, Bayard, 2012, p. 99.

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