Être réveillés ? Être éveillés ?

Culte du 29 novembre 2020 sur Marc 13,33-37

Marc 13,33-37:
Prenez garde, restez éveillés, car vous ne savez pas quand ce sera le moment.
Il en sera comme d’un homme qui, partant en voyage, laisse sa maison, donne autorité à ses esclaves, à chacun sa tâche, et commande au gardien de la porte de veiller.
Veillez donc, car vous ne savez pas quand viendra le maître de maison : le soir, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou au matin ; craignez qu’il n’arrive à l’improviste et ne vous trouve endormis. Ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez.

Prédication des pasteurs Jean-François Breyne et Marie-Pierre Cournot : en pdf
Veillez.
Veillez. Mais sur qui, sur quoi ?
Veillez. Mais comment ? Pourquoi ?
Ces quelques versets, que l’on retrouve également chez Matthieu et Luc, viennent juste après l’annonce de la destruction du temple et celle de la venue du fils de l’homme.
Et ici, un piège immense nous guette : celui de ne lire ce récit, qui se compose d’une mini parabole et d’une exhortation à la vigilance, que sous l’angle de l’attente de la fin des temps et du retour du Christ, en terme technique, on parle de parousie.
Mais de quoi s’agit-il ?
Comme nous l’avons déjà évoqué dimanche dernier, le retour du Christ, c’était … hier. Comme c’est aussi aujourd’hui, et comme cela sera aussi demain. Cette présence du Christ sera le but et le terme de l’histoire de l’Eglise, du monde et de chaque homme : mais des modalités de cette ultime venue, nous ne savons rien et ne devons rien en savoir ! (Matthieu 24, 36).
Parce que ce qui compte, désormais, c’est cet autre regard possible à poser sur le monde, sur les sœurs et les frères et sur nous-mêmes. Ce qui compte, c’est la vigilance active.
Ce qui compte, c’est cette brèche désormais ouverte dans l’opacité du temps : une attente possible, non point une attente résignée ou passive, mais une attente agissante : une tension vers, une ouverture, une espérance, une attente qui, comme le dit le psaume 84 (5), « ouvre dans nos cœurs des chemins ».
Ce qui compte, c’est désormais « un présent habité de telle façon qu’il se perçoit comme genèse d’un avenir où ce que nous vivons vivra »[1].

Et notre péricope est d’autant plus pertinente pour nous en ce premier dimanche de l’Avent, qui joue aussi à cache-cache avec notre notion du temps et de la chronologie. Noël, nous le savons bien, a déjà eu lieu : c’est une très vieille histoire, de plus de 2000 ans déjà. Et pourtant, Noël, doit bien avoir lieu encore cette année, dans la reconnaissance de la présence du Christ en chacune de nos vies.
Car Oui, Christ doit naître, à nouveau, en toi, en moi, en chacune et chacun d’entre nous. Mais Comment ?
Réponse de l’homme de Nazareth : Veillez.
Car cette naissance de la présence du Christ en toi, ou plutôt cette naissance à la présence du Christ en toi, peut surgir à n’importe quel moment, au moment le plus inattendu, à l’improviste. Pas le 25 décembre. Non.
Marc utilise ici un petit mot grec tout à fait essentiel pour dire cela, le mot Kairos. Le grec à plusieurs termes pour désigner le temps : chronos, le temps de la montre, le temps qui passe, Aïon, le temps dans son étendue et sa longue durée, que l’on traduit en général par siècle, et puis Kairos. Qu’est-ce que le kairos ? 
C’est le temps opportun, le temps de la rencontre, cet instant qui change tout dans nos vies. Un des kairos le plus évident, c’est celui du tomber amoureux. Après ce moment-là, vous n’êtes plus et ne serez plus jamais comme avant.
Et voilà qu’un kairos nous attend, qu’une rencontre nous attend. Celle avec l’Évangile, qui vient faire de nous des femmes et des hommes nouveaux. Dans le jargon du NT, on appelle cette rencontre, ce kairos, l’irruption du royaume. Ce royaume n’est donc plus «  à venir », mais déjà là. Pas encore pleinement réalisé, et pourtant déjà à l’œuvre, secrètement.
Où est-il, ce royaume ?
Ce Royaume est d’abord en nous et entre nous. (Luc 17, 21) (NBS) » On ne dira même pas : « Regardez, il est ici ! », ou : « Il est là-bas ! » En effet, le règne de Dieu est au milieu de vous » .
Le grec ici encore est important : un petit mot (entov) que l’on peut traduire par  « dedans, à l’intérieur », signifie aussi « au milieu » : donc au milieu de nous, c’est à dire « entre nous », dans le jeu de cet « entre nous » qui nous rend humain.

J’en reviens à ma question de départ : sur quoi devons-nous veillez ?
Sur cet  « entre nous » qui nous rend humain.
Et là, notre texte prend une saveur bien particulière en ce temps si étrange que nous vivons, qui appelle plus particulièrement à notre vigilance, à une veille attentive et inlassable, contre tout ce qui peut détruire cet « entre nous » qui nous fait humain. Car notre crise sanitaire fait tout pour détruire cet « entre-nous ».
Marc emploie ici deux mots grecs apparentés mais différents pour désigner cette vigilance : et en tout, 4 fois en 3 versets résonne l’injonction : veillez, redoublé une première fois par l’expression : faites attention, veillez. C’est dire l’importance de la chose.
Alors, sur quoi devons-nous veiller :
Et bien en premier lieu, je l’ai dit, sur cet « entre nous » qui nous fait humain, comme le dit Maurice Bellet.
Veillez, pour mieux pouvoir nous réveiller, de toutes nos peurs et de tout ce qui nous aliène et nous entrave dans la rencontre avec l’autre et avec les autres.

Mais je vois encore un second déploiement :
Quelque chose vient. Je ne suis pas seulement le produit de mon passé, de mon histoire, de tout ce qui me conditionne. Je suis ce qui me sera donné. Notre origine n’est pas dans ce qui fut, mais dans ce qui vient.
Il y a un renversement totale de perspective. Mon identité profonde n’est pas dans mon passé, mais dans ce qui vient, survient, aujourd’hui viendra et surviendra demain. 

Le verbe traduit par veiller signifie littéralement « sortir du sommeil », et aussi « être éveillé, être vivant ». Veille, vigilance, attention : voilà le chemin, voilà la clef de notre humanité !
Comment : par l’écoute ! Encore et toujours.
Écoute de la parole de vie qui jaillit des pages du Vieux livre. Écoute de Dieu dans le silence de la prière. Écoute du Christ qui surgit à l’improviste dans la rencontre avec les autres …
C’est cela, veiller, allumer une bougie au cœur de la nuit.

Chaque dimanche, une bougie supplémentaire est allumée sur la couronne de l’avent : ainsi pouvons-nous mesurer plus facilement le temps qui nous sépare encore de Noël et mieux nous préparer à cet événement unique qu’est la venue de Dieu sur terre parmi les humains en son Fils Jésus-Christ.
La couronne de l’Avent symbolise donc l’attente et l’espérance. Elle est incarnation de cette veille, au sein même de nos demeures, parfois accrochée sur le palier pour que le visiteur soit associé à cette veille, ou plutôt qu’il sache dès l’arrivée qu’il est lui-même attendu et espéré.
Elle dit aussi notre angoisse du temps qui passe et dont on ne sait jamais quand il s’arrêtera, quand ce sera le moment.
Ce temps pendant lequel, comme les serviteurs à qui le maître absent a confié l’autorité, nous avons les cartes en mains et la responsabilité d’être des êtres réveillés. Des êtres réveillés, sortis de nos torpeurs, de nos morts, des êtres ressuscités.
Dans la Bible, un des mots pour dire ressuscité, c’est réveillé.

Paradoxalement, nous sommes destinataires de l’autorité mais nous ne maîtrisons rien. Et surtout pas le temps qui passe. Nous aimerions bien pourtant, surtout en ce moment où tout est une question de temps :
Est-ce que la circulation du virus diminuera suffisamment avant Noël pour que nous puissions nous rapprocher les uns des autres sans porter la responsabilité de la contamination de nos proches ?
Dans combien de temps pourrons-nous avoir accès au vaccin ? 
Jusqu’à quand peut-on tenir avec un salaire diminué ?
Quand pourra-t-on de nouveau voir les personnes qui nous sont chères ?

Cette ignorance dit notre impuissance. Mais la couronne de l’avent avec ses bougies que l’on allume successivement, est là pour nous dire que nous sommes acteurs dans ce temps qui nous est extérieur. Nous avons le pouvoir d’allumer des petites flammes, qui sont autant de ponctuations dans ce temps infini de la présence du Christ au monde.
La précarité de la flamme témoigne de la fragilité de nos existences, symboliquement pourtant renouvelées par cette lumière que nous offrons à voir.

Donner pour sauver, donner pour être sauvé, c’est la grande histoire qui a commencé, commence et recommencera plus particulièrement pour nous dans un peu moins de quatre semaines.

Amen


[1]     Maurice Bellet, in Si je dis Credo, Bayard, 2012, p. 99.

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