Le dimanche des Vêtements : culte du 28 mars

Culte célébré avec l’Église protestante Méthodiste de France John Wesley

Texte biblique Marc 11,1-11 : ici

Prédication par la pasteure Marie-Pierre Cournot :

Avez-vous froid ce matin ?
Sentez-vous libres d’enlever vos manteaux. S’il y a un jour où on peut montrer ses vêtements, s’habiller comme on veut, loin des codes et des traditions, c’est aujourd’hui.
J’espère que vous aurez admiré ma belle robe, offerte par nos amis de la communauté presbytérienne qui n’ont pas pu se joindre à nous ce matin en raison des dernières mesures de restriction des déplacements.
Je voulais aussi mettre le beau tissu offert par mes amis méthodistes, mais finalement il était quand même mieux sur la table de communion.
Mais assez parlé chiffons, revenons à notre récit.

Qui donc en sont les protagonistes ?
Singulier ou pluriels, ils sont mêlés dans la foule ou même dans des foules. Difficile de les individualiser, comme si Marc voulait qu’on ne puisse pas les reconnaître ou que leurs contours soient si flous que l’on puisse aisément se compter parmi eux.
Cela commence avec les premiers mots du récit : « Alors qu’ils approchent de Jérusalem ». Pour savoir qui est ce premier « ils » il faut remonter assez loin dans le chapitre précédent, la dernière mention d’un groupe de personnes c’est « Jésus sortait de Jéricho, avec ses disciples et une foule importante », ensuite on a des « ils » au pluriel : ils font ceci, ils font cela …

« Ils » – Jésus, ses disciples et une foule importante – sont donc arrivés à Jérusalem.
De cette innombrable compagnie, Jésus extrait deux disciples à qui il confie la mission d’aller  chercher l’ânon. Ces deux-là, qui ne seront jamais nommés, sont prévenus que peut-être « quelqu’un » les questionnera sur les raisons qui motivent l’emprunt de l’ânon. Les interrogations seront en fait émises par plusieurs, « quelques-uns de ceux qui étaient là » et qui vont bientôt se transformer en « on » dans « on les laissa aller ».
Les deux disciples, si l’on pense qu’il s’agit toujours bien d’eux derrières ses « ils » passe-partout « amènent à Jésus l’ânon, sur lequel ils lancent leurs vêtements ».

Et voilà les deux disciples qui se défont de leurs vêtements, en tout cas de leurs manteaux, en les jetant sur l’âne dans un surprenant geste de dénudement.
Ils sont suivis par « beaucoup de gens » qui se déshabillent dans la foulée et disposent leur vêtement par terre sur le chemin !

Toutes ces pronoms indéfinis ou ces expressions impersonnelles que cachent-elles ?
Que dans l’entourage de Jésus, ce n’est qu’un grand nuage de marionnettes molles vides de tout sens ?
Qui ne tiennent debout que par la rigidité de leurs accoutrements, reflet d’une tradition amidonnée que rien d’humain ne vient plus nourrir ?
Et justement ces accoutrements ils vont les déposer aux pieds de Jésus.

« D’autres », nous dit Marc (encore un pronom indéfini), moins prompts à se dévêtir, choisissent d’étaler par terre des feuillages qu’ils avaient coupé dans la campagne.
Mais est-ce que ces feuillages ne furent pas autrefois des vêtements ?
Adam et Eve, après avoir mangé de l’arbre interdit, prennent conscience de leur nudité et s’habillent de feuilles de figuier cousues ensemble. Ce qu’Adam et Eve découvrent ce n’est pas leur sexualité ou leur nudité vécue comme quelque chose de honteux, ce sont là des interprétations ultérieures qui n’ont pas de racines dans le texte hébreu. La nudité dans la Bible, est beaucoup plus souvent un signe de vulnérabilité, de faiblesse, de pauvreté.
C’est cela que leur geste transgressif leur apprend, leur vulnérabilité, leur limites. Adam et Ève découvrent qu’ils ne sont pas tout puissants. Et le texte de la Genèse le symbolise par la nudité.

Comme ici, toutes ces personnes anonymes, floutées dans la foule, qui se retrouvent, devant Jésus monté sur son ânon, face à leur vulnérabilité.
Bien sûr il y a leur humilité de sujets qui viennent adorer et honorer celui qu’ils prennent pour leur futur roi : « Béni soit le règne qui vient, le règne de David, notre père ! ».
Mais je crois que cela va bien au-delà.
Il y a la marque de cette erreur qu’ils commettent de prendre Jésus pour ce qu’il veulent et non pour ce qu’il est.

Les foules entourent Jésus au sens propre, puisque Marc nous dit qu’il y en a qui précèdent et d’autres qui suivent. Cela fait presque comme un vêtement autour de Jésus.
Quand on sait qu’à l’époque tout autant que de nos jours, le vêtement est avant tout le signe du rang ou de la fonction dans la société et de l’appartenance à un clan, c’est comme si ces foules, au fond desquelles nous sommes cachés, voulaient assigner à Jésus leurs propres codes, leur propre identité.

En préparant ce dimanche des Rameaux, le hasard m’a conduit à relire un petit livre de Maurice Bellet, l’Épreuve, où il raconte son expérience d’un séjour à l’hôpital. Ce moment où, l’évidence de vivre étant justement remise en question, dans une totale fragilité et dépendance, nu sur un lit, il s’interroge sur ce qui fait son humanité.
Et il dit : « La première fois qu’on remet veste, pantalon, chaussures, on se sent devenir humain à part entière »[1].

Il y a justement dans ce geste de dénudement devant Jésus, on pourrait dire dans ce geste de dénuement, la marque de l’incommensurable vulnérabilité humaine que Jésus va traverser dans quelques jours, pour être au bout du compte infiniment plus authentiquement humain que nous, qui sommes toujours emmitouflés dans des protections, des faux-semblants, des alibis et des emblèmes de pouvoir fantasmés.

Du fond de son épreuve, Maurice Bellet nous dit :
« Dieu, c’est le plus humain de l’homme.
C’est pourquoi l’image de Dieu est l’homme enfin totalement démuni de ses défenses contre l’homme, non par faiblesse, mais parce qu’il est le don même, le principe vivant de la divine douceur, et que même dans l’écrasement il ne dévie pas d’une ligne de cette justice.
C’est pourquoi dans cette faiblesse, il s’élève au-dessus de ces hauteurs où nous avons mis Dieu, pour ensuite l’en déloger à notre profit.
Le plus humain de l’homme n’est pas réduit à l’homme, c’est justement le contraire : c’est ce qui en l’homme témoigne qu’il n’est pas contraint à se faire prison de lui-même. »[2]

Il n’est pas très étonnant que la tradition ait choisi pour désigner cette scène et le dimanche où on la commémore, le nom de « Les Rameaux », « Le dimanche des Rameaux » avec une majuscule à Rameaux, et pas « Les Vêtements ».
Le « dimanche des Vêtements », je crois que j’aurais bien aimé.
Mais voilà, brandir des rameaux, c’est beaucoup moins intime qu’enlever ses vêtements.
C’est joli, les rameaux, c’est gai et convivial. Il n’y a qu’à voir nos mines réjouies en agitant nos rameaux ce matin. Ça nous engage moins que de nous déshabiller !
Et pourtant il s’agit bien de cela, de nous déshabiller.  

Ces rameaux, c’est notre incapacité à lâcher nos représentations de Dieu, de Jésus, de nous enfin, pour accepter de nous présenter nus devant eux.
Notre besoin sans fond d’un avenir qui s’ouvre au-delà de nous, au-delà de notre périmètre enclos.
Qui nous délivre de nos vêtements qui nous enferment.

En agitant nos rameaux, nous disons notre faiblesse, nos fragilités et nos trahisons.
Car cette foule qui acclame Jésus, qui voit en lui le Roi et le Messie, cette foule au fond de laquelle nous sommes cachés, c’est bien la même qui cinq jours plus tard, réclamera à grands cris la mort de Jésus sur la croix.
Alors que c’est notre faiblesse, nos fragilités et nos trahisons que Jésus vient ensemencer.
Là qu’il dépose la grâce du souffle divin.
Il vient détricoter nos vêtements faits de routes tortueuses pour tisser un chemin de liberté qui s’échappe et le rejoint.

Un peu à l’image de Jésus chevauchant son âne avec tranquillité, avec cette obstination que lui autorise la confiance en son Père.
Rien ne va arrêter, ni les foules presque oppressantes qui se voudraient manipulatrices, un moment sur son chemin, ni ensuite la solitude devant l’abandon de tous.
Il avance.
Même l’horizon de sa mort qui lui est connu ne le détourne pas.
Il avance.

Dans ce monde d’injustices, de mensonges, de course perpétuelle au mieux, d’élimination de la petitesse et de l’insignifiance, de ce qui n’est pas conforme, il lui faut convaincre qu’il y a une autre voie possible.
Et devant tant de dureté et d’incompréhension, l’autre voie passera par sa mort ignoble puis sa résurrection.
Il n’en faudra pas moins pour toucher les foules.
Pour dire ce Dieu de bonté qui fait grâce, qui sauvegarde.
Au fond de notre humanité mise à nue, le Christ nous attend.

Amen


[1] Maurice Bellet, L’Épreuve : Desclée de Brouwer, 1988, p. 19.

[2] Ibid, p. 63.

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