Culte du 18 avril : sommes-nous stupides ? Luc 24,13-32

Texte biblique : Luc 24,13-32

Prédication par la pasteure Marie-Pierre Cournot :

C’est l’histoire de deux gars qui discutent de leurs problèmes en marchant. Un troisième, inconnu, les rejoint qui s’enquiert du sujet de la conversation. Soudain, les deux s’arrêtent, préoccupés, tristes, l’air sombre. Ils sont offusqués, ne comprennent pas que l’on puisse ne pas être au courant : tu habites à Jérusalem et tu ne sais pas ce qui s’est passé ?
« Mais tu ne lis donc pas les journaux, tu n’écoutes pas la radio, tu n’utilises pas internet ni les réseaux sociaux ? »

Alors nos deux hommes, arrêtés, font mémoire.
Ils racontent à cet ignorant, à cet inconnu, tout ce qui s’est passé ces derniers temps à Jérusalem autour d’un homme appelé Jésus.
Il y a un immense désespoir dans ce récit, à la hauteur de l’immense espoir qu’ils avaient mis en lui : « Nous espérions que ce serait lui qui apporterait la rédemption à Israël ».
Mais voilà, c’est aujourd’hui le 3e jour et rien ne s’est passé. Il n’est pas revenu. Rien ne va donc changer. Retour à la case départ.
Trois jours, entre vendredi et dimanche car les Hébreux ont une façon de compter que l’on dit inclusive : entre le vendredi et le dimanche, ils comptent trois jours : vendredi, samedi, dimanche. C’est d’ailleurs toujours le cas de nos jours en hébreu moderne.

Les deux hommes poursuivent. Pour être tout à fait honnêtes, il faut bien dire que les femmes ont raconté une histoire mais une histoire à dormir debout qui a beaucoup déçus les deux hommes. Les femmes ont dit que le tombeau était vide et que, d’après des anges apparus dans une vision, Jésus était vivant. Et effectivement ils ont vérifié, le cadavre n’était plus là, mais c’est tout. Pas de Jésus vivant.
Quelle déception !
Le tombeau vide est pour eux le signe de la vacuité de toute cette histoire.
Tout ça pour ça !
On les sent nostalgiques de ces moments où ils ont crus que tout ce qu’il souhaitaient allait se réaliser rapidement. Où ils ont cru qu’ils le verraient.

La mise en récit dans laquelle les deux hommes se lancent face à un inconnu est certainement très importante pour eux.
C’est le premier rôle de Jésus sur ce chemin. Nous permettre de nous arrêter et de faire le point sur nos espoirs et nos désillusions.
Jésus c’est la possibilité de la parole. De dire nos malheurs, nos découragements, nos angoisses et nos regrets. Et aussi nos espoirs les plus fous, les plus égoïstes, les plus intéressés, ceux dans lesquels nous mettons toute notre énergie sous couvert d’une grande cause, comme la rédemption d’un peuple …
Mais qu’attendaient-ils, qu’entendaient-ils par « la rédemption d’Israël » ?
Vraisemblablement ne parole et une action prophétique fortes annonçant la victoire sur l’envahisseur romain et la restauration de la royauté davidique.
Et ce n’est pas arrivé.

Et puis Jésus parle. Lui aussi il fait récit.
Mais il le décale, lui fait prendre de l’épaisseur. Au lieu de rester dans les faits récents qu’ont vécus les deux hommes, il raconte le début d’une grande histoire, c’est Moïse, c’est les prophètes.
Il entame ainsi une nouvelle narration, celle où il n’y a pas besoin de voir. Celle où tout se joue dans une rencontre née de l’interprétation des écritures.
Jésus ne fait pas que réciter les Écritures, il les interprète. Il crée une nouvelle histoire, spécialement pour nous.
Et cette histoire nous parle, elle nous replace dans une bien plus grande histoire qui nous dépasse, où les enjeux ne sont pas à notre portée.

Un nouveau sens surgit dans cette une confluence d’itinéraires.
Jésus doucement, subrepticement, alors que personne ne s’y attendait, s’approche et fait route avec nous.
Presque à notre insu. En tout cas, ce rapprochement ne se fait pas à notre initiative.
Et il passe au début par une épreuve. Celle que nous avons-vu où il faut mettre à plat, se débarrasser des espoirs et des déceptions qui nous freinent et nous aveuglent.
Et avancer vers cette évidence, que non, jamais nous ne pourrons voir Jésus, en tout cas avec nos yeux comme nous voyons notre voisin, notre voisine.
Puissions-nous, comme les deux hommes, faire le deuil de cette impuissance, de cette stupidité dont parle Jésus ! Et renoncer même à être acteur de la rencontre.
Et le voile qui aveugle nos yeux pourra se déchirer, nous pourrons ainsi être des vrais témoins, dont le cœur brûle du feu de la foi.

Dès qu’ils le reconnaissent, Jésus disparait devant eux.
Jésus n’était pas là pour faire comme avant, comme s’il était vivant, comme s’il était de la même vie que les disciples, que nous.

Personne n’a représenté cette scène mieux que Rembrandt dans cette œuvre de jeunesse que nous pourrons, je l’espère, aller bientôt contempler ensemble au Musée Jacquemard-André.
Voilà la scène : dans une auberge, l’aubergiste dans le fond à gauche vaque à ses affaires. Au tout premier plan, dans le bas de la toile, on devine une silhouette sombre accroupie devant la table.
Sur cette reproduction, je ne pense pas que vous puissiez distinguer sur sa gauche sa chaise à terre, renversée, mais elle y est. C’est l’un des deux hommes, tombé de sa chaise devant l’évidence qui soudain l’a frappé : c’est Jésus !
Ce Jésus qui est venu à sa rencontre, a marché avec lui, l’a écouté, a pris le temps de lui expliquer les Écritures, à détourné son chemin pour le suivre et partager son repas, pour le bénir enfin.

Sur le tableau, le deuxième homme, assis à table en face, le visage illuminé, penché, comme soufflé par la force de la révélation ou de celui qu’il a devant lui : Jésus, sur la droite de la toile.
Jésus irradiant une lumière céleste à l’extérieur de lui alors que lui-même déjà n’est plus qu’ombre, disparaissant bientôt de la lumière, du cadre de la toile et du monde des vivants.

Mais y était-il vraiment dans le monde des vivants ?
Je ne sais même pas s’il a foulé les pierres sur le chemin d’Emmaüs, s’il a soulevé la poussière. Peut-être n’était ce qu’une vision comme celle que les deux hommes prêtent aux femmes quand elles disent avoir vu les anges au tombeau.
Je ne sais pas si sur le chemin d’Emmaüs, nos deux hommes ont fait une rencontre avec une personne physique, ou plutôt avec une parole, avec une pensée, un événement.
Peu m’importe en fait !

Emmaüs n’existe pas de toute façon, du moins personne ne sait où c’est. Tout près de Jérusalem d’après Matthieu, à soixante stades, ce qui fait une douzaine de kilomètres, bien que certains manuscrits indiquent cent soixante stades, donc une trentaine de kilomètres.
Aucun village dans les environs de Jérusalem ne porte le souvenir de ce nom, même si des hypothèses sont proposées.

Ce chemin, c’est celui qui s’éloigne de Jérusalem, de son temple, de l’histoire officielle et de la religion transmise par nos pères.
C’est le chemin de nos vies, de notre foi douloureuse, déçue et titubante qui avance pour s’ouvrir à la rencontre d’un inconnu.
Et c’est cette révélation brutale, qui fait tomber l’un de sa chaise quand l’autre semble, tout en retenue et en intériorité refléter la lumière de cette rencontre.
Ces deux hommes, comme Rembrandt le montre avec génie, sont saisis et transformés par cette rencontre.

Mais rien n’est immédiat.
L’attente immédiate, celle de la rédemption d’Israël, toutes celles de nos espoirs personnels, ne seront probablement pas comblées. Elles nous laissent, obnubilés et paralysés par le point fixe de nos objectifs, comme les deux hommes au début de l’histoire, incapables de voir l’événement magistral qui leur arrive.
Il faudra toute la persévérance de Jésus pour les tirer d’affaire, pour les faire advenir à cette rencontre et leur faire réaliser sa présence auprès d’eux.

Ne doutons pas que Jésus soit tout autant persévérant avec nous, encore plus s’il le faut !
Notre aveuglement et notre bêtise n’arrêteront pas Jésus.

Il est à nos côtés.

Sa présence, parfois insoupçonnée, nous garantit qu’au bout du chemin, nous ne trouverons pas ce que nous cherchons, car le chemin nous mène vers l’inconnu.
L’interprétation des Écritures, renouvelée à chaque pas, rythme notre marche.

Amen

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