Revoir le culte du 13 mars : une théologie pour temps de guerre, par Samuel Amedro

Lecture Biblique : Luc 9, 28-36

Environ huit jours après avoir parlé ainsi, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il monta sur une montagne pour prier. Pendant qu’il priait, son visage changea d’aspect et ses vêtements devinrent d’une blancheur éblouissante. Soudain, il y eut là deux hommes qui s’entretenaient avec Jésus : c’étaient Moïse et Élie, qui apparaissaient dans la gloire. Ils parlaient avec Jésus de son départ qui s’accomplirait à Jérusalem. Pierre et ses compagnons s’étaient profondément endormis ; mais ils se réveillèrent et virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui se tenaient avec lui. Au moment où ces hommes quittaient Jésus, Pierre lui dit : « Maître, il est bon que nous soyons ici ! Dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. » Il ne savait pas ce qu’il disait. Pendant qu’il parlait ainsi, une nuée survint et les couvrit de son ombre. Les disciples eurent peur en voyant cette nuée les recouvrir. De la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon fils, que j’ai choisi. Écoutez-le ! » Quand la voix se fit entendre, on ne vit plus que Jésus, seul. Les disciples gardèrent le silence et, en ces jours-là, ne racontèrent rien à personne de ce qu’ils avaient vu.

Prédication, par le pasteur Samuel Amedro :

Les disciples rentrent éreintés par leur confrontation à la réalité du monde. Celle-ci s’avère beaucoup plus difficile qu’imaginée dans l’enthousiasme naïf de l’envoi en mission. Se frotter au monde tel qu’il est et tel qu’il devient est vraiment difficile et nombreux sont celles et ceux qui préfèreraient s’en extraire pour trouver refuge dans la quiétude des lieux de culte. Certes, ils ont reçu du Maître la puissance et l’autorité de chasser les démons (9,1) – et certains sont particulièrement déchaînés ces derniers temps… Mais pour proclamer le Règne de Dieu et guérir les maladies du monde (9,2), ils ont expérimenté ce que cela signifie de partir les mains vides : ne prenez rien avec vous pour la route, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent (9,3)Deux mille ans plus tard, les disciples de Jésus n’en finissent pas de vivre le rejet encore et encore et de secouer la poussière de leur pied là où on ne les a pas accueillis (9,5). Qui écoute et reçoit ce que les chrétiens ont à dire dans le monde d’aujourd’hui ? Deux mille ans plus tard, la pression des puissants reste toujours aussi dangereuse à l’instar d’Hérode qui s’interroge : J’ai fait couper la tête à Jean. Qui est donc cet homme dont j’entends dire toutes ces choses ? (9,9) Cela finira sur la Croix, nous le savons déjà. Plusieurs fois, Jésus les a pris à l’écart pour les former et prier avec eux, pour qu’ils reprennent des forces. Mais trop c’est trop et on le comprend. Et il disait à tous: « Si quelqu’un veut me suivre, qu’il s’abandonne lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. En effet, celui qui veut sauver sa vie la perdra; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. À quoi bon gagner le monde entier, si on se perd soi-même ou si on va à sa perte ? (9,23s) Certes ils n’espéraient pas tant une théologie de la prospérité et de la réussite, ils ne croyaient pas au dieu magicien qui ouvre toutes les portes devant nos pas sur un chemin parsemé de roses, mais quand même ! Juste quelques petites victoires ici ou là… Genre : un changement d’attitude face à la mise en danger du vivant par le réchauffement climatique ? Ou un peu plus d’humanité dans l’accueil des réfugiés qui ont le malheur d’avoir la peau sombre ? Ou encore un soin particulier aux plus vulnérables que ce soit en EHPAD ou en ESAT ? Ou une prise de position claire du patriarcat de Moscou… Vous voyez ce que je veux dire ? Nous eussions pu espérer que l’Évangile influence le cours du monde d’une manière même modeste ! Quel sentiment domine chez les disciples de Jésus ? Lassitude ? Inquiétude ? Découragement ? Impuissance ? Quand je regarde le monde tel qu’il va et tel qu’il devient, l’insignifiance et l’impuissance des disciples du Christ, je m’approprie les Psaumes 9 et 10 que je partage avec vous dans la traduction tellement actuelle donnée par le pasteur Christian Vez :

Prends moi dans tes bras,
Je t’en prie, toi qui vois
Combien je suis tombé bas.
Je dirai tes actions d’éclat.

Dieu a siégé, son verdict tombe.
Il provoque une hécatombe.
Les pièges des poseurs de bombes
Deviennent leur propre tombe.

Ils sont à jamais privés de lumière
Ceux qui vivent hors de ses repères.

Oui, un autre monde est possible
Où le pauvre ne sera plus la cible
De créanciers irascibles.

Vas-y, mon Dieu, monte au créneau !
Ne tourne plus autour du pot !
Ramène chacun à son juste niveau !

Pourquoi alors sembles-tu si loin
Comme si tu te cachais dans un coin,
Laissant le champ libre aux requins
Avides d’un appétit sans fin ?

Après avoir tout dévoré,
Ils se repaissent satisfaits
Et se sentent en sécurité,
Comme protégés par leurs forfaits.

Leurs paroles suintent la haine
Et les combines malsaines.
Ils guettent leur proie sans gêne,
Et discrètement les malmènent.

Leurs yeux détectent en un éclair
La victime qui pourrait satisfaire
Leurs tristes pulsions sans faire
De résistance ni de manière.
Ils disent : « Dieu, j’en fais mon affaire,
Il y a longtemps qu’il n’y voit plus clair. »

Dieu, mais réagis bon sang !
Ne vois-tu pas qu’il est grand temps
De prendre fait et cause pour tes enfants ?
Pourquoi, oui pourquoi les méchants
S’en sortiraient-ils impunément ?

Car tu vois ce trop-plein de souffrance.
Tu agis face à l’outrecuidance
En faveur des victimes sans défense,
Et des petits qu’on prive d’enfance.

Détruis le pouvoir des malfaisants !
Détruis-le définitivement !
Alors sur tous les continents
On saura qui tu es vraiment.

C’est toi qui redonnes courage
Aux victimes de tous âges.
Tu les écoutes, tu les soulages.
Et les tyrans, tu les dégages.

Et Jésus répond à la supplique de ses disciples paralysés et impuissants devant la marche du monde. Ces quelques mots précèdent juste notre passage de la Transfiguration : Si quelqu’un a honte de moi et de mes paroles, alors le Fils de l’homme aura honte de lui, quand il viendra dans sa gloire et dans la gloire du Père et des saints anges. Je vous le déclare, c’est la vérité: quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront pas avant d’avoir vu le règne de Dieu. Tu nous promets de voir le règne de Dieu ? Il est temps Seigneur ! Parce que les méchants prospèrent sans limite et sans honte. Parce que ton silence met en jeu ta crédibilité voire ton existence. Est-ce seulement possible ?

Environ huit jours après avoir parlé ainsi, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il monta sur une montagne pour prier. Je me souviens du cantique de mon enfance chanté à tue-tête : « Je veux monter sur la montagne, c’est là que l’on rencontre Dieu, c’est là que la joie nous inonde et que pour nous s’ouvre les cieux » : le Sinaï pour Moïse, l’Horeb pour le prophète Elie, Sion puis le Golgotha pour Jésus, la montagne est le lieu de révélation de la présence de Dieu (dans sa Loi – dans la parole des prophètes – sur La Croix). Les disciples sont témoins de cet événement. Ils sont associés à une expérience spirituelle intense.

Et pourtant ils dorment ! Ils dorment pendant que Jésus prie. L’allusion au jardin de Gethsémani et au début de la Passion est nette, comme un clin d’œil aux lecteurs que nous sommes. Nos warnings sont allumés, notre vigilance sollicitée à la mesure de l’assoupissement des disciples. Voir le règne de Dieu se joue là, précisément, au moment-même où l’on n’y croit plus, au moment-même où l’on s’endort, où notre vigilance est accaparée par d’autres préoccupations, d’autres inquiétudes. Quand notre attention est focalisée par la mauvaise herbe qui pousse dans le champ, quand nous ne sommes plus capables de voir le bon grain qui, lui aussi, pousse, juste à côté. Le règne de Dieu vient pendant notre sommeil, de nuit, comme un voleur dit l’Évangile. Il se dévoile quand nous n’y croyons pas, quand nous avons perdu l’espoir de voir le monde changer.

Justement à ce moment-là, il se passe quelque chose qu’il est difficile de comprendre, de rendre compte, d’expliquer de manière rationnelle. Jésus change d’apparence : Pendant qu’il priait, son visage changea d’aspect et ses vêtements devinrent d’une blancheur éblouissante. Et puis il y a cette apparition incroyable : Soudain, il y eut là deux hommes qui s’entretenaient avec Jésus : c’étaient Moïse et Élie, qui apparaissaient dans la gloire. Conversation anodine… Ils parlaient avec Jésus de son départ qui s’accomplirait à Jérusalem. Nous comprenons qu’il s’agit de sa mort prochaine.On est souvent gênés par le récit de la transfiguration : un peu d’esprit magique, une dose de merveilleux, une remarque acerbe sur l’incurie des disciples. Et pourtant il semble fondateur parce qu’il porte la promesse qu’il est possible de voir et d’expérimenter dans sa vie le règne de Dieu… Allez trouver les mots justes pour parler d’une expérience spirituelle intense ! N’est-ce pas toujours le cas avec ces moments magiques qui marquent notre existence et que nous avons toutes les peines du monde à décrire : la naissance de vos enfants, tomber amoureux, notre conversion, la guérison d’un cancer, la fin de la guerre : allez raconter, trouver les mots justes pour partager l’intraduisible… On pense ici à la conversion de l’apôtre Paul dans 2 Co 12, 2-4 : « Je connais un chrétien qui, il y a quatorze ans, fut enlevé jusqu’au plus haut des cieux. (Je ne sais pas s’il fut réellement enlevé ou s’il eut une vision, Dieu le sait.) (…) et là il entendit des paroles inexprimables, qu’il n’est permis à aucun être humain de répéter. » Allez-vous débrouiller avec ça ! Les disciples gardèrent le silence et, en ces jours-là, ne racontèrent rien à personne de ce qu’ils avaient vu. Et pourtant : l’essentiel est là et il nous structure comme un événement qui fait date.

Pierre espère prolonger cet instant de grâce où tout prend sens et où tout s’harmonise : Maître, il est bon que nous soyons ici ! Dressons trois tentes… Mais, précise l’Évangile de Luc, il ne savait pas ce qu’il disait…

Le règne de Dieu ne crée pas un arrière-monde (Nietzsche) ni une méta-physique (un monde au-dessus du monde) ni une spiritualité (un monde sans réalité physique) : il y a un ici et maintenant du règne de Dieu. Dans le concret, pour la vraie vie des vrais gens, pour les quelques-uns qui écoutent ce que Jésus dit… Il nous faut retrouver Dietrich Bonhoeffer et sa théologie de la réalité qui articule la prise au sérieux de la Révélation (Écoutez-le ! quand l’Évangile rappelle que la Grâce n’est pas une Grâce à bon marché et que le prix a été payé au prix fort pour affronter la puissance de la mort) et la prise au sérieux de la réalité du monde (qui se passe de la présence de Dieu et de sa parole pour conduire ses affaires, pour faire ses choix : un monde devenu adulte qui n’a pas besoin de l’hypothèse Dieu comme le disait Laplace à Napoléon). A l’articulation de la présence de Dieu au cœur du tragique du monde, seul le langage de la Croix est audible. Elle est le commencement, l’instauration même du règne de Dieu sur terre. La loi et les prophètes l’ont annoncé. Moïse et Elie le confirment. Jésus le réalise. Le règne de Dieu s’est approché. En regardant Jésus changer d’aspect pour rayonner d’une lumière éblouissante, en l’écoutant échanger avec Moïse et Elie à propos de sa mort, il est donné aux disciples d’expérimenter la résurrection avant la mort, la vie éternelle avant la croix, le règne de Dieu à l’œuvre au cœur de notre réalité. Vivre la résurrection avant la mort c’est devenir capable de traverser toutes les épreuves sans se laisser manger par la peur, sans se laisser paralyser par l’inquiétude de ceux qui n’ont pas d’espérance et le sentiment d’impuissance de ceux qui rêvent de tout chambouler.

Alors, à qui accordons-nous notre confiance dans des temps troubles ? Qui écoutons nous ? « Celui-ci est mon fils, que j’ai choisi. Écoutez-le ! »  Je n’ai pas d’autre puissance que celle des mots, d’une parole, une prédication. Les mots qui façonnent la réalité autrement, les mots qui changent le monde, les mots qui ne font pas que donner du sens mais qui réorientent les choses autrement, qui dévient le cours des événements, qui créent du neuf, de l’inattendu, de la vie, du possible. Des mots qui font, des mots qui sont : Que la lumière soit ! Lève-toi et marche ! Tu es pardonné ! Je t’aime ! Je te promets ! Écoutez-le ! Quelle parole de Jésus avons-nous entendue aujourd’hui qu’il nous faille écouter, la recevoir, l’accueillir, la faire nôtre, la laisser nous travailler, nous changer de l’intérieur, pour changer le monde ?

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