Culte 5 septembre : il ne s’agit pas de convertir mais de s’ouvrir !

Marc 7,31-37 :
Jésus sortit du territoire de Tyr et revint par Sidon vers la mer de Galilée, en traversant le territoire de la Décapole.
On lui amène un sourd qui a de la difficulté à parler, et on le supplie de poser la main sur lui. Il l’emmena à l’écart de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, cracha et lui toucha la langue avec sa salive; puis il leva les yeux au ciel, soupira et dit : « Ephphatha ! » [Ouvre-toi !]. Aussitôt ses oreilles s’ouvrirent, sa langue se délia ; il parlait correctement.
Jésus leur recommanda de n’en rien dire à personne, mais plus il le leur recommandait, plus ils proclamaient la nouvelle. En proie à l’ébahissement le plus total, ils disaient : Il fait tout à merveille ! Il fait même entendre les sourds et parler les muets.

Prédication par la pasteure Marie-Pierre Cournot :
Dans l’épisode qui précède notre récit, Jésus a quitté la Palestine pour aller à Tyr, ville syro-phénicienne, donc non juive. Là il a guéri une petite fille atteinte d’un démon. Là il rencontre cet homme, incapable de parler ni d’entendre. Et quand bien-même cet homme pourrait parler et entendre, parlerait-il la même langue que Jésus ? Probablement pas, Jésus s’exprime en araméen. L’évangéliste Marc n’hésite pas pour  nous en convaincre à citer cette injonction de Jésus en araméen « ephphatha ! ». Marc la cite sans la traduire et nos bibles en français reprennent cette expression araméenne sans la traduire non plus. L’homme de la Décapole symbolise la culture et la langue grecques. Les deux hommes n’ont pas les mêmes références culturelles ni religieuses, pas de valeurs ni d’objectifs communs.

Bref, il est probable que ces deux hommes n’auraient pas pu communiquer, ils ne sont pas des « interlocuteurs ». Et oui, c’est compliqué quand on ne parle pas la même langue qu’un autre ! Nous l’expérimentons bien aujourd’hui, en tout cas je l’expérimente aujourd’hui puisque je ne parle pas un mot de polonais, de tchèque, hongrois, roumain, néerlandais, flamand, danois, autrichien ni même allemand ! Ce qui me rend sourde et muette vis-à-vis d’une partie de l’assistance ce matin.
Et pourtant ce n’est peut-être pas le pire !
D’une certaine façon nous pouvons partager quelque chose, nous pouvons nous appuyer sur une culture commune, une foi partagée pour communiquer et même agir ensemble. Agir ensemble, c’est ce que nous ferons tout à l’heure pour la sainte cène.

Il y a bien d’autres circonstances dans notre monde, dans nos vies, où nous sommes comme sourds et muets vis-à-vis d’autrui.
L’actualité internationale qui a occupé le mois d’août nous en donne un bon exemple. Je veux parler du bilan que les analystes font des années de présence des troupes américaines en Afghanistan et des événements qui ont suivis leur retrait.
Sans prendre parti pour l’un ou l’autre camp, la situations est bien trop complexe pour cela, j’y décèle les traces d’un état de non-communication qui à la faveur des impasses politiques ou militaires de l’ensemble des forces, internationales comme locales, s’est érigé en système.

Dans une autre mesure, on peut aussi trouver de ces traces dans la fracture qui traverse la France autour du passe sanitaire et de la vaccination. Et dans toute autre situation qui met en présence des groupes de personnes totalement étrangères qui ne peuvent rien partager, même pas leur espérance.

Quand je parle de « non-communication », je ne veux pas dire qu’il aurait suffi que les divers acteurs se parlent pour résoudre ces inextricables situations. Évidemment que non. C’est bien plus profond que cela.
Il y a une impossibilité à ce que les représentations élaborées et fantasmées de l’équilibre du monde et de l’aménagement de la vie coïncident entre les différents camps. Une crise totale de la communication dont l’impasse du langage n’est qu’une expression. C’est la position de cet homme de la Décapole, amené à Jésus probablement par l’entourage de Jésus qui ne peut communiquer avec lui.
Il n’y a pas moyen de s’entendre avec ces étrangers, qui vénèrent d’autres dieux, parlent une autre langue, organisent leur société différemment et ne font aucun cas des fondamentaux du peuple hébreu.

Elle n’a pas d’âge, cette grande maladie humaine qui nie l’appétence pour la connaissance de l’autre, qui refuse l’ouverture de soi-même au changement que risque d’induire cette connaissance. Quand s’annonce cette maladie, alors la situation est bloquée et l’issue désespérée.
Pour que la communication se rétablisse, que la vie reprenne, parce qu’il n’y a plus rien à faire, plus rien qui soit humainement possible, Jésus va donner de sa personne. Il s’implique personnellement, il y va de son corps : il lui met les doigts dans les oreilles et sa salive dans la bouche !

Dans la plupart des autres miracles des évangiles, Jésus dit une parole et cela suffit pour que le miracle s’opère.
Par exemple dans la guérison de la petite fille de Tyr, récit qui précède le nôtre, Jésus dit à sa mère : « Va, le démon est sort de ta fille ! »[1].
Au paralytique, Jésus dira « Lève-toi, prends ton brancard et marche ! »[2].
Et il y en a bien d’autres encore.

Mais, après la guérison de notre sourd-muet incapable d’échanger avec quiconque, au chapitre suivant, Jésus guérira de nouveau avec sa salive, il rendra la vue à un aveugle en lui mettant sa salive dans les yeux. Celui-là ne voyait rien de ce qu’il y avait à voir.

En plus de ses doigts et de sa salive, Jésus soupire. Littéralement, il pousse un gémissement.
Un gémissement de désespoir devant la maladie de l’humanité qu’il a devant les yeux.
Un gémissement de colère, aussi peut-être. Dans ce gémissement, se glisse aussi une prière vers Dieu.

Par ce soupir Jésus s’exprime.
Mais il s’exprime au sens fort de ce verbe : « extraire, faire sortir quelque chose de quelqu’un ».
Ce soupir qui sort de son corps, c’est comme une ouverture par laquelle il sort de lui-même. Il se met ainsi à disposition de l’humanité, il se donne, pour permettre la guérison là où l’être humain est inopérant.
Il ne fera pas autre chose, quand il donnera son corps dans la passion et sur la croix, pour finir dans un cri par expirer[3]. Le cri et le souffle jailliront de son corps pour rester disponibles pour le monde.

Cette brèche en lui, c’est son cadeau qu’il nous fait, son offre de guérison, de résurrection.
À aucun moment de notre récit, on ne parle de la foi de l’homme guéri. Jésus n’attend pas de lui qu’il croie, ni en de quelconques divinités païennes, ni en Dieu ni même en lui.
Pour guérir de cette maladie humaine qui nous stérilise, Jésus n’attend pas la foi chrétienne. La guérison, la résurrection, ne passe pas par la transformation de l’autre en quelque chose qui me ressemble.
Ce que jésus demande, c’est de s’ouvrir. « Ephphatha », « ouvre-toi ! » C’est ce que Jésus ordonne à l’homme à la bouche et à l’oreille bouchée.

Ouvrons-nous !

À quel moment arrivons-nous à nous ouvrir ?
À sortir hors de nous-mêmes pour rejoindre autrui ?
Cette brèche que Jésus nous réclame, tout à la fois nous vide de nous-mêmes et nous transforme à jamais en un autre, un étranger ou une étrangère à nous-même. C’est ainsi qu’est possible la rencontre avec justement un ou une autre.

Jésus nous demande de devenir notre propre inconnu. C’est très inquiétant me direz-vous !
Et pourtant, si nous sommes là aujourd’hui, c’est parce que nous sommes accueillis dans ce lieu et dans nos vie, par un Autre, à la fois différent et inconnu, un Autre que nous-mêmes. Si je prêche aujourd’hui devant vous, groupe hétéroclite d’une quinzaine de nationalités et de langues maternelles, peut-être de religions ou de croyances différentes, c’est par ce que je me sais accueillie par un Autre que moi qui s’est ouvert à moi.

Cet Autre, ce Dieu qui est le mien, celui auquel je crois, est un Dieu d’amour, un Dieu qui s’ouvre aux êtres humains, à tous les êtres humains, dans son amour infini.
Nous sommes bénéficiaires de cette ouverture, faisons en sorte qu’elle ne se transforme pas chez nous en fermeture, en surdité, en mutisme.

Faisons en sorte que nous n’y voyons pas une consécration de ce que nous sommes mais un appel à y faire une brèche pour sortir de nous-mêmes et inventer des relations avec l’inconnu.

Ephphatha ! Ouvre-toi !


[1] 7,24-30

[2] 2,1-12

[3] 15,37

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