Culte du 19 septembre : une fratrie maudite ?

1ère lecture : Genèse 4,1-5 :
L’humain connut Eve, sa femme ; elle fut enceinte et mit au monde Caïn. Elle dit : « J’ai acquis un homme avec YHWH. »
Elle continua et mit au monde Abel, son frère. Abel devint berger de petit bétail et Caïn cultivateur de la terre.
Après quelque temps, Caïn apporta du fruit de la terre en offrande à YHWH. Abel, lui aussi, apporta des premiers-nés de son petit bétail avec leur graisse. YHWH porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande ; mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn ni sur son offrande. Caïn fut très fâché et abattu.

Prédication 1, par la pasteure Marie-Pierre Cournot :
Dès le début les choses commencent mal pour ces deux garçons, Caïn et Abel.
Qu’est-ce que c’est que cette famille sans père et dont les deux garçons ne sont jamais appelés « fils » ?
Lisons : « L’humain connut Eve, sa femme ; elle fut enceinte et mit au monde Caïn. Elle dit : « J’ai acquis un homme avec YHWH. »
A part faire ce qu’il faut pour être le père biologique, Adam, qui n’est même pas nommé ici, n’a aucun rôle. C’est Dieu qui est reconnu comme le père de Caïn, en tout cas le lien très fort entre Dieu et Caïn est mis en avant dès la naissance de Caïn. Caïn tire même son nom de cette proximité avec Dieu, puisque son nom est proche du verbe « acquérir » : Eve dit « j’ai acquis Caïn avec Dieu », en français la consonnance est moins forte qu’en hébreu.

Ce serait je crois une erreur de penser que Caïn est un vilain auquel personne ne s’intéresse pas dès sa naissance. C’est même le contraire.

Pour la naissance d’Abel, Eve est carrément toute seule « Elle continua et mit au monde Abel, son frère. » D’Abel, on ne saura presque rien. Ni Adam ni Dieu n’interviennent dans sa naissance, il n’est présenté que comme le frère de Caïn. Eve qui était si fier de Caïn son fils aîné, n’aura pas un mot à propos d’Abel.
Il est transparent et insignifiant, comme son nom, Abel, que l’on pourrait traduire par quelque chose comme « petite buée sans consistance ».

Nous sommes loin de la représentation d’un vilain Caïn et d’un sympathique Abel !

En tout cas ce texte nous dit que tout n’est pas joué dès la naissance.
Ou plutôt si, tout est joué, le lien indéfectible avec Dieu s’est construit avant même notre naissance, faisant fi de nos parents et quelle que soit la suite que nous donnerons à nos vies.

Nous pouvons parfois être tentés, dans différentes situations, de vouloir simplifier les choses en identifiant un gentil et un méchant. Je crois que c’est exactement ce qu’a fait Caïn. Il a tout de suite pensé que Dieu ne l’aimait pas et qu’Abel était le préféré, le pistonné, le favorisé.

Rien dans le texte biblique ne permet d’expliquer pourquoi Dieu n’a pas prêté attention à Caïn et son offrande.
Ce point a été de tout temps très dérangeant pour les lecteurs de ce récit, à tel point que dans le Nouveau Testament, dans l’épître aux Hébreux, les auteurs, qui nous sont inconnus, ont eu besoin de préciser plusieurs siècles plus tard que « C’est par la foi qu’Abel offrit à Dieu un sacrifice de plus grande valeur que celui de Caïn ».
Certes, on peut tout imaginer, par exemple qu’Abel le chétif avait plus besoin de l’attention de Dieu, que Dieu en attendait plus de Caïn son fils que d’Abel cet être inconsistant, ou que l’offrande de Caïn ce jour-là n’était pas belle.
Peut-être les auteurs de ce texte ont-ils simplement voulu mettre en avant le fait que la vie est injuste, parce que figurez-vous c’était déjà le cas il y a 2500 ou 3000 ans.

A l’époque on offrait aux dieux (au dieu) les premiers fruits de la terre et les premiers animaux nés du troupeau, pour s’assurer que les bénéfices des récoltes et des troupeaux seraient à la hauteur pour l’année. Mais cela ne fonctionnait pas toujours, parfois l’année était moins favorable pour l’un ou pour l’autre et l’on mettait cela sur le compte du dieu.

Toujours est-il que Caïn a été très peiné et qu’il s’est fâché.

2ème lecture, Genèse 4,6-16 :
YHWH dit à Caïn : « Pourquoi es-tu fâché ? Pourquoi es-tu abattu ? Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’agis pas bien, le péché est tapi à ta porte et t’attend ; à toi de le dominer ! »
Caïn parla à Abel, son frère ; comme ils étaient en pleine campagne, Caïn se jeta sur Abel, son frère, et le tua.
YHWH dit à Caïn : « Où est Abel, ton frère ? » Il répondit : « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? » 
Alors il reprit : « Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. Maintenant, tu seras maudit, loin de la terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère. Quand tu cultiveras la terre, elle ne te donnera plus sa force. Tu seras errant et vagabond sur la terre. »
Caïn dit à YHWH : « Ma faute est trop grande pour être portée. Tu me chasses aujourd’hui de cette terre ; je serai caché loin de ta face, je serai errant et vagabond sur la terre ; et si quelqu’un me trouve, il me tuera. »
YHWH lui dit : « C’est pourquoi si quelqu’un tue Caïn, on le vengera sept fois. » Et YHWH mit un signe sur Caïn pour que ceux qui le trouveraient ne le frappent pas. Puis Caïn se retira de devant YHWH et s’installa au pays de Nod (« Vagabondage »), à l’est d’Eden.

Prédication 2 :
Dieu, qui jamais n’adresse la parole à Abel, tout de suite parle à Caïn pour le rassurer, pas pour l’accuser. Dieu ne lui reproche pas du tout la qualité de son offrande. Il le met en garde : cette colère qui est en toi, c’est comme un ennemi tapis devant ta porte qui va t’emporter. Cet ennemi l’a poussé à prendre ombrage de l’attitude de Dieu, à ne pas supporter de n’être plus au centre de l’action et des préoccupations de Dieu, à ne pas supporter que les choses ne soient pas comme il le voulait.
Mais Dieu est rassurant avec Caïn : « si tu agis bien tu relèveras la tête ! ».
« Si tu agis bien » : si tu n’es plus en colère, si tu acceptes de voir les choses différemment, de sortir de ton petit univers égocentré et de remettre au centre de ta vie le lien qui m’unit à toi. 
Mais Caïn, enferré qu’il est dans sa colère et le piège de son amour propre, n’entend pas la parole de Dieu.

Dans le verset suivant, on a une des énigmes du texte de l’Ancien Testament.
J’ai traduit, comme beaucoup d’autres : « Caïn parla à Abel, son frère ». Le texte hébreu dit en réalité « Caïn dit à Abel son frère ». On attend en suivant les paroles de Caïn, mais rien ne vient. Le récit continue « comme ils étaient en pleine campagne, Caïn se jeta sur Abel, son frère, et le tua. »
Pour certains, c’est là la faute de Caïn, n’avoir pas su parler à son frère, avoir préféré se taire, traduire sa colère en geste, en un geste violent, plutôt que tenter une explication par la parole.

Une deuxième fois Dieu s’adresse à Caïn pour lui demander des nouvelles d’Abel.
Ressentons-nous cette question que Dieu nous adresse ? Qu’avons-nous fait de nos frères, de nos sœurs ?
Cette question qui nous remet face à nos responsabilités, être, malgré nos déceptions et nos colères, des êtres de parole les uns vis à vis des autres. Abel l’était semble-t-il puisque même mort, son sang versé s’exprime encore, sa voix est montée jusqu’à Dieu.
Caïn refuse même d’entrer en dialogue avec Dieu pour lui dire ce qu’il sait de son frère. Il refuse de faire mémoire de son frère mort. En refusant toute relation avec son frère, avec un autre, en s’enfermant dans un monde dont il est l’unique habitant, Caïn s’exclut du monde des humains.

Caïn, c’est nous, quand nous tuons la parole dans l’œuf, quand nous rayons l’autre de notre carte pour qu’elle ne dessine plus que des contours qui soient les nôtres.

Mais rien n’arrête la parole de Dieu qui continue, qui harcèle Caïn pourrait-on dire, pour essayer de le faire advenir à ce langage qui pourrait le sauver, lui rendre son humanité. « Qu’as-tu fait » ?


Et viennent le jugement et la sanction de Dieu.
La malédiction proclamée sur Caïn reprend celle que Dieu avait proclamée sur un animal, le serpent vendeur de fruit défendu à cause de qui Adam s’était opposé à Dieu par un geste transgressif au lieu de rentrer en discussion avec lui. Caïn sera condamné à ne plus être sédentaire, à une vie d’errance et d’insécurité, comme celle d’un animal, comme celle d’un serpent.

Dieu enfin est arrivé à ses fins : Caïn parle !
En quelques mots, il avoue, il se repend, il implore le pardon.
Dieu qui décidément est dans le dialogue, lui répond.
Caïn sera définitivement marqué d’un sceau divin, qui le sauve, qui justifie qu’il ait la vie sauve.

Et voilà Caïn, par la grâce de Dieu, justifié.

3ème lecture, Genèse 4,17-24 :
Caïn connut sa femme ; elle fut enceinte et mit au monde Hanok. Il se mit ensuite à bâtir une ville et appela cette ville du nom de Hanok, son fils. De Hanok naquit Irad ; Irad engendra Mehouyaël, Mehouyaël engendra Metoushaël, et Metoushaël engendra Lémek. Lémek prit deux femmes : le nom de l’une était Ada et le nom de l’autre Tsilla. Ada mit au monde Yabal : c’est lui le père de ceux qui habitent dans des tentes et ont des troupeaux. Le nom de son frère était Youbal : c’est lui le père de tous ceux qui jouent de la lyre et de la flûte. Tsilla, de son côté, mit au monde Toubal-Caïn, qui forgeait et gravait tous les outils de bronze et de fer. La sœur de Toubal-Caïn était Naama. Lémek dit à ses femmes : « Ada et Tsilla, écoutez ma voix ! Femmes de Lémek, tendez l’oreille à mon dire ! Oui, j’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure. Oui, Caïn sera vengé sept fois mais Lémek soixante-dix-sept fois ».

Prédication 3 :
Les derniers versets nous racontent la descendance de Caïn parti s’installer loin de cette terre familiale où la violence déclenchée par son auto-idolâtrie avait failli le perdre, si Dieu, cet entêté, n’était venu le récupérer.
Sa postérité sera nombreuse, les générations se succèderont. Ses descendants sont nommés, un par un, une par une, signe de leur importance, même les femmes, ce qui n’est pas banal dans l’Ancien Testament.
Caïn, condamné à l’errance, fondera la première ville. C’est l’achèvement de la sédentarité, accompli par le vagabond.

Même si nos villes ne sont pas, loin s’en faut, un modèle de solidarité, il faut  bien dire qu’organiser la vie dans un maillage serré de voisinages et de relations, témoigne à quel point nous sommes devant un nouveau Caïn dans lequel ne reste plus une trace de cet enfant préféré capable de la pire violence pour préserver son amour propre devant les aléas de la vie et ne pas se plier aux dangers d’un dialogue qui aurait pu lui être défavorable.

Quand on vous dit que rien n’est jamais écrit à l’avance !

Hanok, son fils, donnera son nom à cette première ville. Hanok, cela veut dire, inaugurer une maison, même dédicacer le temple, et encore éduquer.

Que de chemin parcouru !

Les descendants de cette famille exerceront les différents métiers nécessaires à la société de l’époque, les éleveurs qui suivent leurs troupeaux, les artistes, les métallurgistes. On dit parfois que Caïn fonde la civilisation.
En tout cas, il est celui qui partant d’une violence animale qui n’a pas sa place dans l’humanité, grâce au regard bienveillant et au pardon de Dieu, se métamorphose jusqu’à devenir l’ancêtre de notre vie moderne.

Mais, parce qu’il y a un mais.
Un des descendants de Caïn, cinq générations plus tard, le dénommé Lémek fera revenir la violence et le sang dans une sorte de folie meurtrière, une soif de vengeance que rien ne semble pouvoir assouvir.
Et oui, un fond d’une extraordinaire violence reste en l’être humain malgré tout.

Dans ce dernier passage, Dieu a disparu.
Est-ce que c’est cet éloignement de Dieu, comme une sorte de perte de repère, qui a permis à cette agressivité de se déchaîner à nouveau ?

Il en va de notre responsabilité à nous tous que les générations qui nous suivent n’oublient pas le regard bienveillant que Dieu porte sur nous. Son soutien et son pardon nous humanisent.
Grâce à sa parole qu’il ne nous refuse jamais, la nôtre peut être entendue.
Disons et répétons à nos enfants qu’ils grandissent dans l’amour de Dieu. Qu’un avenir est toujours possible avec lui, qu’à travers lui une route est toujours ouverte vers autrui. Il en va de notre responsabilité.

Amen

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